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Fêtes de fin du carême Bouddhiste

A Luang Prabang - Jeudi 9 octobre 2003
Depuis deux jours on prépare les lanternes et les « bateaux de lumière » « hua fay ». La fête des professeurs, journée où l’on rend publiquement hommage aux professeurs dans toutes les écoles, suivi d’un jour de congé, a judicieusement permis de commencer au milieu de la semaine la confection de ces décors éphémères. Sur le bord du Mékong un grand bateau se construit, il est décoré de feuilles de cocotier taillées en forme de grands peignes. Les lanternes de papier ornent déjà beaucoup de façades. Le plus souvent ce sont des étoiles accrochées aux fenêtres, parfois suspendues au bout d’un long bambou. Leurs couleurs acidulées ont le goût de la fête.
A Vat Paphay et à Vat Aham j’offre aux bonzes désargentés papiers de couleurs, ciseaux et la colle pour faire les lanternes. Il faut peu de chose pour créer ces objets fragiles et poétiques, des baguettes de bambou émincées et flexibles, du fil pour ligaturer et suspendre, de la colle, des papiers de couleur découpés, assemblés, décorés. Les bonzes excellent dans cet art et rivalisent d’imagination pour décorer leur temple. Une partie de l’artisanat du papier de mûrier de Luang Prabang porté par le développement touristique, y trouve son origine. A Vat Nong je commande aux bonzes particulièrement habiles deux lanternes pour ma maison.
A la nuit tombée les murs du Vat Pakhane scintillent de dizaines de petites bougies oranges, les novices en installent d’autres encore dans les branches des arbres, sur les marches de l’abri du tambour, sur le That funéraire à l’entrée de la pagode. Même atmosphère joyeuse à Vat Nong où le grand bateau de lumière brille dans la cour. Des petites lampes à huile, des guirlandes électriques et des bougies le décorent. Les novices s’affairent à terminer les derniers lampions avec du bambou et du papier cristal. La lanterne exceptionnelle en forme d’avion qu’a fabriqué Thit Boun-Keut quand il était novice l’année dernière, a été installée de nouveau près des koutis avec une petite ampoule.
Habituellement les lanternes ne survivent pas à la fête. Celle-ci a été exceptionnellement gardée, car elle fait l’admiration de tous. Les novices ont aussi préparé des fusées avec du salpêtre et de la fiente de chauve souris. Ils posent fièrement pour la photo.
Vendredi 10 octobre 2003
C’est aujourd’hui « Boun Ok Pansa », la sortie du carême bouddhique, période de retraite de la saison des pluies. Dès 5 h du matin j’entends des bruits de cuisine et des voix dehors chez les voisins. Je pars faire un tour de la ville. Le ciel est voilé et le brouillard enveloppe la rive du Mékong vers Xieng Mène. Par moment les gouttelettes de rosée humectent mes joues. Devant la maison au croisement, les femmes agenouillées attendent la file des bonzes pieds nus. Ils présentent leur bol et reçoivent les offrandes matinales.
A Vat Aham je rejoins les bonzes de retour de leur quête. Une grande agitation règne dans l’enceinte de la pagode. Les femmes dans leurs plus beaux costumes, l’écharpe sur l’épaule viennent apporter dans les coupes d’argent des présents, des fleurs, des cierges et des bâtons d’encens. Des mets spéciaux ont été préparés et offerts aux bonzes. Dans la maison habituellement fermée, où reposent les masques sacrés des grands ancêtres, des femmes présentent les offrandes. Le grand tambour résonne accompagné des cymbales. Mes amis les bonzes à qui j’ai donné quelques présents pour fabriquer les lanternes de la fête m’invitent à partager leur repas dans leur kouti. Le contenu des bols est vidé dans un grand tissus. Au riz gluant, bonbons et friandises sont mélangés. Sur un plateau rond sont disposés le Keng de poulet, les légumes bouillis acides, le poisson et un dessert à base de noix de coco. Je mange avant eux. Ils mangeront en public dans le sanctuaire, en silence. Le repas des bonzes est un acte religieux pour les fidèles et pour les bonzes. Peu après, ils s’éclipsent pour rejoindre la cérémonie.
Dans la matinée à la Maison du Patrimoine, les bureaux sont calmes, les ingénieurs et les architectes ont abandonné leurs ordinateurs et se retrouvent dans la cour pour réaliser un grand bateau de bambou, décoré de papiers découpés, de fleurs et de feuilles. Il faut d’abord réaliser une structure en bambou ligaturée avec des brins de rotin. Puis avec des ciseaux et de la colle, des feuilles de papier se transforment en guirlandes, frises dentelées, spirales, étoiles, feuillages et fleurs. J’aime cette atmosphère joyeuse où chacun plaisante en se livrant à cette construction éphémère mais soigneuse.
On sait encore ici dépenser son temps sans compter pour réaliser une œuvre qui disparaîtra demain.
A la nuit tombée, la fête bat son plein à Vat Vixoun. A l’occasion de la sortie du carême on a organisé dans la vieille pagode, la lecture de l’édifiante vie du Phra Vesantara, le Bouddha de la générosité extrême qui donna même sa femme et ses enfants. La façade est décorée de feuillages et de fleurs.
Sous le porche je secoue le pot à divination et tire un numéro qui me prédit un excellent avenir. Dans le sanctuaire sous l’œil imperturbable des immenses statues, les vieilles femmes la poitrine barrée de l’écharpe blanche écoutent le récit merveilleux. Dehors les bonzes s’agglutinent devant une télévision en plein air où ils se délectent d’un film indien. Devant le grand That de la Pastèque, les matches de Takraw, petite balle de rotin que seuls les pieds et la tête peuvent toucher, se succèdent. Les acrobaties sont époustouflantes. Plus loin vers la rue des stands de foire proposent loteries et jeux d’adresse. Enfreignant la règle, les jeunes bonzes de la pagode vont y perdre quelques sous.
Samedi 11 octobre 2003.
A Luang Prabang comme dans le reste du pays, aujourd’hui à la pleine lune du onzième mois on célèbre la sortie de la retraite des bonzes (Boun Ok Phansa) et la fin de la saison des pluies. Ce carême bouddhiste de trois mois est un temps fort de pratique religieuse qui prend fin à cette date. En plus des cérémonies religieuses, le rite de « Lai Hua Fai » consiste à laisser aller au fil de l’eau de petites embarcations illuminées. Chaque famille construit sa petite embarcation avec divers matériaux, feuilles et tronc de bananier, coques de noix de coco… Un rite comparable (Loy kratong) est célébré à une autre date en Thaïlande, mais seule la forme en fleur de lotus des embarcations a survécu à des formes autrefois diverses comme au Laos.
Les villages, les temples et les institutions construisent des bateaux de lumière plus grands et plus variés. Ces embarcations seront mises à l’eau à la nuit tombée en cortège sur les grands escaliers qui descendent de Vat Xieng Thong au Mékong.
Nous finissons à la Maison du Patrimoine nos deux bateaux dans la soirée. Un des bateaux restera sur place c’est le bateau de terre « hua bok », comme ceux qui ornent la cour des temples. Il est haut sur son socle de bambous, orné de bougies et de petites lampes à pétrole. Le deuxième bateau un peu plus petit, hua nam, bateau d’eau, sera lancé sur l’eau et abandonné au fil du Mékong. Il est plus bas et doit être plus stable. Il est composé de deux parties séparées : la coque légère et décorée, et d’autre part un radeau de troncs de bananier. Le tronc de bananier donne de la stabilité aux embarcations, il est lourd mais sa structure alvéolée le rend insubmersible. Il flotte entre deux eaux.
Les deux structures seront acheminées séparément et liées au moment de la mise à l’eau. Brève interruption pour la douche de fin de journée. Il a fait chaud et lourd tout l’après midi. Vers 19h à la nuit tombée toute la ville a un air joyeux, partout, sur les murs des temples sur les clôtures des maisons des centaines de petites bougies ont été allumées et forment des guirlandes qui scintillent.
Les étoiles et lanternes de papier de couleurs sont suspendues aux fenêtres et aux balcons. Pendant trois jours, dès le crépuscule, toute la ville est illuminée. Les enfants s’affairent à terminer leurs petites embarcations, une longue et mince coque en bambou flexible, un mat et des haubans décorés de papier découpé et des morceaux de tronc de bananier comme flotteurs.
Vers 20 h le défilé des bateaux de feu passe lentement devant les temples de la grande rue et tourne à l’angle de Vat Siboun Heuang pour rentrer à vat Xieng Thong. Les frangipaniers ont été taillés pour laisser passer les hauts mâts des bateaux. Le cortège marque un temps d’arrêt pour laisser s’installer les premières embarcations dans la cour du temple.
Une dizaine de villages ont préparé chacun leur bateau d’une dizaine de mètres de long, parfois précédé de jeunes filles en costume de fête et de musiciens. Des heures de travail de découpages minutieux, de préparation de guirlandes tressées et de fleurs habilement disposées, ont été nécessaires. Depuis deux ou trois jours chacun s’y est attelé dans la joie à la maison, dans la rue ou dans la cour des pagodes.
La foule maintenant suit le cortège, des chants et quelques cris de joie jaillissent. Certains bateaux portent des figures de naga, de lotus, des pagodons élancés. Tous brillent de mille feux. Les bougies éclairent de l’intérieur les lanternes roses, jaunes, bleues. L’atmosphère est féerique, douce et heureuse, à la fois festive, lente et méditative. Notre bateau sur son brancard de bambous est porté par six personnes et arrive le premier à se frayer un chemin à travers la foule compacte qui a envahi les grands escaliers de Vat Xieng Thong. Chacun veut admirer ces beaux bateaux de lumière et porter son petit bateau à l’eau.
Selon les interprétations savantes, les habitants de Luang Prabang demandent ainsi pardon à la Mère de l’Eau et aux divinités aquatiques ; pour cette raison cette fête est parfois appelée Fête des Eaux.
Ils rendent aussi un hommage aux ancêtres et aux trépassés. Pour les bouddhistes, le cortège des barques illuminées évoque la rencontre avec le Bouddha descendant du monde céleste et toutes ces petites lumières constituent un honneur rendu à Celui qui a été Illuminé. Ce geste est en fait accompli avec des intentions diverses qui témoignent des superpositions de signification du rite où se mêlent les survivances d’une fête en l’honneur des divinités aquatiques et des ré-interprétations bouddhistes combinant les thèmes de l’illumination, de la descente du Bouddha depuis le monde céleste, de la prédication aux Nagas... Chacun y puise ses intentions au moment de la brève prière qui précède la mise à l’eau de son bateau : purification par abandon au fil de l’eau des malheurs, hommage aux eaux bienfaitrices, respect aux ancêtres congédiés loin du royaume des vivants, geste de piété en l’honneur de l’Illuminé, souhaits de bonheur... Les Luangprabanais aiment faire ce geste avec ceux qu’ils aiment, famille, amis, amoureux. L’atmosphère est à la fois joyeuse, légère, chaleureuse, poétique et recueillie.
Quelques garnements envoient des pétards qui troublent la rêverie des amoureux et font sursauter les jeunes filles. Un moment la grande structure de notre bateau vacille, la foule s’écarte malaisément, le grand bateau se pose un moment dans la pente des escaliers à la lisière de l’eau et attend l’arrivée du lourd radeau de bananiers.
Les centaines de bougies et de lampes provoquent une chaleur étouffante. Le radeau arrive enfin au milieu de la bousculade. Nous sommes les pieds sur les dernières marches à moitié ensablées, dans l’eau noire et fraîche. Il faut poser délicatement le bateau sur son socle de bananier, puis arrimer le tout. Enfin les cris de joie accompagnent le bateau qui glisse lentement sur les eaux sombres du Mékong. Quelques barques armées de longues perches aident les embarcations à gagner le large où le courant central du fleuve les emporte au loin. Haut dans le ciel, la pleine lune du onzième mois, ronde et majestueuse, brille dans le ciel noir. La nuit est constellée de petits points de lumière qui dérivent sur les eaux. En haut, dans la cour du temple d’autres bateaux illuminés attendent leur tour pour descendre les longs escaliers encombrés par la foule et rejoindre la Mère des Eaux.
De retour dans la cour de la Maison du Patrimoine, on boit, on chante et on savoure cette belle nuit de fête. De l’autre côté de la rue, les novices de Vat Pakhane, à qui le Satou a rappelé que les bonzes devaient se tenir à l’écart des réjouissances populaires, consignés dans l’enceinte du temple, regardent par-dessus le mur blanc de la pagode s’éteindre peu à peu les petites bougies.
© Francis Engelmann
Luang Prabang, le 14 octobre 2003
tiré du site Artamplitude.net
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